CHAPITRE II
-ça te dirait de venir déjeuner avec ton frangin aujourd’hui ? demanda Daniel, à moins que tu ais mieux à faire avec tes innombrables petites amies ?
Maxime Junot était tout le contraire de son frère ainé, très brun, grand et avec un physique de rugbyman. Il était enseignant dans une école spécialisée pour élèves malentendants, étant lui-même sourd depuis l’enfance suite à une méningite, ce qui lui valait le fait de parler tout à fait normalement, il lisait parfaitement sur les lèvres et menait une vie tout à fait remplie, c’était un bon vivant doublé d’un parfait Don Juan.
-Non non je n’ai rien à faire, répondit Maxime, il y a une raison particulière ou bien tu veux seulement passer un peu de temps avec ton petit frère ?
-Les deux, répondit Daniel avec une certaine lassitude, disons que j’avais besoin de passer un peu de temps avec toi mais aussi de te parler de quelque chose qui me tien à cœur et qui ne va surement pas te plaire.
Voyant l’hésitation de son frère Maxime s’avança inquiet.
-Ah bon, vas y accouches !!!
-Je préfèrerais attendre d’avoir déjeuné si cela ne te dérange pas, je ne voudrais pas nous couper l’appétit si tu vois ce que je veux dire, ajouta Daniel,
-Arrêtes tu veux !!! Tu sais bien que je ne suis pas patient comme toi, qu’est ce qu’il y a tu es malade ou bien alors c’est Sonia ou bien quoi ?
-Non non rien de tout ça, tu n’y es pas du tout, enfin si dans un certain sens c’est un problème qui a à voir avec Sonia mais pas pour ce que tu penses, elle a démissionné hier soir et elle va bientôt partir en mission humanitaire mais ce n’est pas tout,
-Qu’est ce que tu essayes de me dire frangin ? Commença Maxime la gorge nouée, viens en aux faits et arrêtes de tourner autour du pot tu veux, je te connais que trop bien pour savoir que tu l’aimes trop pour la laisser partir toute seule.
Les yeux de Daniel s’embuèrent de larmes, il s’était retenu jusque là mais s’en était trop pour lui, son amour pour son frère et sa sensibilité exacerbée ne lui permettant pas de tenir plus longtemps. Ce genre de mission était toujours très risquée même pour le personnel médical, les journaux télévisés relataient sans cesse de médecins ou bien d’infirmières tués lors de missions humanitaire dans les pays en guerre et ils savaient tous deux que son épouse et lui même risquaient de ne pas revenir et Maxime le savait tout aussi bien mais il était conscient que leur décision était prise et que rien ne les feraient changer d’avis, il serra son frère dans ses bras du plus fort qu’il pouvait et malgré son chagrin il se retint de pleurer, Daniel avait déjà assez de peine comme cela, se dit-il, sans qu’il n’ait à gérer aussi la sienne et il pourrait pleurer à sa guise une fois resté seul.
-ça va aller grand frère, ajouta Maxime le cœur serré, on va s’en sortir comme d’habitude, on en a vu d’autres pas vrais et puis ce n’est pas la fin du monde n’est ce pas, vous allez bien avoir des vacances? Moi aussi par ailleurs alors ne t’inquiètes pas on va se revoir plus tôt que tu peux l’imaginer.
Daniel fit signe que oui de la tête tout en continuant à sangloter mais il fallait qu’il se reprenne au plus vite, Maxime avait pris la chose bien mieux qu’il l’avait pensé ou bien alors c’était en apparence et il allait s’effondrer à peine l’eut-il quitté, là était la question et il ne le saurait probablement jamais, Maxime avait toujours été le moins faible des deux autant physiquement que moralement et il n’était pas du genre à dire ce qu’il ressentait. La seule force de Daniel était son calme légendaire alors que son frère était très impulsif ce qui lui attirait régulièrement des problèmes. Même à la mort de leurs parents et de leur petite sœur dans un accident d’avion alors que le jeune Daniel lui-même encore adolescent n’avait jamais perdu son calme et avait tout de suite pris les choses en main prenant aussi soin de son petit frère de quatorze ans et de leur grand-mère maternelle. Mais cette fois il laissait libre cour à ses émotions, des émotions contenues pendant temps d’années, ce n’était pas seulement des larmes de chagrin mais aussi des larmes libératoires et ça Maxime le savait c’est pourquoi il le serrait dans ses bras sans mot dire se contentant d’être là tout simplement comme il l’avait fait pour lui enfant.
-C’est raté pour le restaurant hein frérot !!! Affirma Maxime pour rompre le silence,
-Non pourquoi ? Demanda Daniel qui reprenait ses esprits, Sonia travaille ce soir mais moi je suis libre et j’ai appris qu’il y avait un nouveau français près de la gare, si on y allait faire un tour, ça te dirait de la bonne cuisine bien de chez nous ? Même si ça ne vaudra jamais celle de notre grand-mère c'est clair,
-Ah ça c’est sur, dieu que je rêve d’un bon gratin dauphinois comme celui qu’elle nous faisait lorsqu’on rentrait de l’école tu te souviens ?
-Ah non le gratin c’était toi, moi c’était des tartines de pain grillées avec du beurre et de la confiture de mûres, comment peut-on manger du gratin au gouter, ça me dépasse.
Daniel avait retrouvé le sourire et ils prirent la direction de la gare. Cette journée avait été très éprouvante pour les deux frères et Sonia étant de garde toute la nuit, Daniel décida de rester dormir chez Maxime. Le lendemain était une journée chargée et il avait deux interventions à cœur ouvert dés huit heure du matin, pas le temps de parler à sa femme. Quand à elle Sonia regrettait d’avoir échangé son jour de repos mais le mal était fait et elle ne pouvait pas revenir en arrière, elle espérait qu’au moins elle pourrait passer quelques jours avec son mari avant son départ.
Plusieurs jours passèrent et la réponse tant attendue arriva enfin, Sonia serait bien envoyée au Darfour et Daniel pourrait l’y rejoindre par la suite. Les deux semaines qui suivirent furent les plus pénibles car chaque jour les rapprochaient un peu plus du départ et l’angoisse de la séparation se faisait un peu plus sentir à mesure que le temps passait.
La veille de son départ les collègues de Sonia lui avaient préparés une petite fête d’adieu au « Caffé Napolitano » et seul le docteur Steven MacLaren n’était pas présent ce soir là. Il n’osa pas se présenter et Sonia vécu ça comme un nouvel affront de la part de son collègue.
-De toutes façons c’est beaucoup mieux comme ça, dit-elle, si non telle que je me connais ça aurait risqué de partir en cacahuète,
-Oui bien mieux, répondit Daniel, et puis je ne pense pas qu’il soit le bienvenu de toutes façons n’est ce pas ?
-Tout à fait ! Répliqua Cathy Abbott, même si c’est mon chef de service je n’ai pas peur de dire que je ne l’ai jamais apprécié, je ne m’en suis jamais caché et je ne suis pas la seule d’ailleurs,
-Et c’est en partie à cause de lui si Sonia nous quitte et il le sait bien, c’est pour cela qu’il n’est pas venu, ajouta Nelson Brown le chef du service orthopédique, je sais que cela ne servira à rien si je te dis tout cela mais saches que nous en avons tous parlé et que nous avons décidé de faire évoluer les choses dans cet hôpital,
-Et bien si ma décision de partir sert à quelques chose ce sera toujours ça de pris n’est ce pas, répondit Sonia, mais non ça ne me fera pas rester ni changer d’avis, ma décision est prise et de toutes façon c’est ma vocation depuis toujours et tu devrais le comprendre mieux que quiconque,
-Oui bien-sûr que je te comprends, assura Nelson, ces cinq ans que j’ai passé au Rwanda ont changé ma façon de faire la médecine à tout jamais mais fais très attention et ceci est valable pour tous les deux, c’est une arme à double tranchants car il n’y a pas que votre façon de soigner les patients qui va changer, votre fond intérieur aussi, dans des pays où la plus petite dose d’antibiotique coute une fortune, la moindre blessure peu s’infecter rapidement et on a pas toujours les moyens contre tout ça malheureusement et c’est ce qui est le plus dur à supporter, l’impuissance mais aussi l’indifférence générale. Tu t’es tout naturellement indignée pour la mort de ce petit garçon à cause d’une simple rougeole et bien saches que là-bas il en meure des dizaines à chaque seconde pour la même raison et aussi pour d’autres raisons tout aussi ignobles. Il va te falloir une solide carapace pour ne pas craquer, j’ai vu des gents que je croyais invincibles sur le plan psychologique s’écrouler en larme devant le cadavre d’un bébé, mais vous avez un avantage que les autres n’ont pas mes amis, vous serez ensembles tous les deux et ça c’est extrêmement important et je vous donne un petit conseil d’ami, essayez de garder du temps pour vous, pour ne pas perdre la raison et dormez chaque fois qu’il vous est possible de le faire, même 15 minutes entre deux interventions car si vous tombez malade vous ne pourrez plus aider personne, ça je l’ai appris par mon expérience personnelle et autre chose, revenez vite et en un seul morceau si possible OK !
Nelson Brown était un homme de quarante trois ans, une armoire à glace originaire de Los Angeles. Ses nombreux tatouages rappelaient qu’il avait fait parti d’un gang et grandi dans un ghetto jusqu’au jour où la mort sanglante de plusieurs de ses camarades dans une fusillade où il avait aussi faillit perdre la vie lui avait fait prendre conscience qu’elle ne tenait qu’a un fil mais que chacun avait aussi le pouvoir de la changer, il suffisait pour cela d’un peu de courage, de chance et de beaucoup de persévérance et de volonté et ça elle ne lui faisait jamais défaut bien au contraire. Mais que pouvait-il bien espérer lui, petit afro-américain des bas fonds? Vu qu’il excellait au football américain son seul espoir restait le sport, il fut remarqué par une université, reprit alors le chemin des études s’occupant petit à petit à combler ses lacunes culturelles et gagna sa bourse scolaire à la sueur de son front mais son but ultime restait les études de médecine qu’il savait hors de prix et bien s’il devait pour cela étudier le jour et travailler la nuit soit, il allait leur montrer à tous de quoi il était capable et ensuite il reviendrait sortir sa famille de cette misère où elle s’était embourbée. Et le fait en était qu’il avait bien réussi, sa famille habitait toujours Los Angeles mais à Santa Barbara et dans son ancien ghetto il avait ouvert un centre sportif et culturel pour les gamins des bas quartiers pour les empêcher de trainer dans les rues et de rejoindre les gangs, chaque jeune qui venait s’inscrire au centre était peut-être un jeune de plus de sauvé et de cela il en était très fier, encore plus que de sa réussite personnelle. Après quelques années de spécialisation en orthopédie et encore plusieurs dans un hôpital de Philadelphie il décida de partir pour le Rwanda avec médecins sans frontières où il resta cinq ans, cinq longues années à côtoyer la misère et l’horreur en ne voyant que très peu sa famille. Ce n’est que lorsqu’il apprit la mort prématurée de son père qu’il décida de rentrer auprès des siens, mais tout ce qu’il avait vu et vécu affecta son esprit pour toujours. Malgré sa profession de médecin il se faisait régulièrement contrôler par la police lors de ses sorties à cause de ses tatouages et de ses tenues vestimentaire mais surtout pour son caractère irascible et bagarreur qui lui avaient valu le surnom de docteur Barracuda et pour cela il se faisait continuellement charrier par ses collègues et même si cela l’exaspérait au début, il avait fini par en faire l’habitude mais il n’en était pas moins très apprécié et respecté.
La petite fête se déroula comme elle avait commencé, en gaité entre bons et mauvais souvenirs mais Sonia partait très tôt le lendemain et il était temps de se quitter pour tous, la plus part étant de service ce soir là. Tous prirent le chemin, qui de l’hôpital, qui de leurs foyers mais pour Sonia et Daniel c’était la toute dernière nuit avant très longtemps et ils comptaient bien en profiter jusqu'à la dernière seconde. Ils étaient fatigués mais il était hors de question de dormir vu le peu de temps qu’il leur restait. De retour à leur appartement Daniel pris sa femme dans ses bras, la porta jusque dans leur chambre et la déposa avec une incroyable douceur sur le lit. Le lendemain elle partirait mais en attendant ils étaient encore ensemble et Daniel voulait graver ces instants à tout jamais dans sa mémoire.
-Tu vas me manquer à en mourir mon amour, lui dit-il, mais surtout ne t’inquiètes pas je vais écourter le plus possible le temps qu’il me reste ici pour pouvoir te rejoindre au plus tôt,
-je sais bien, répondit Sonia tristement, même si je crois que je ne vais pas avoir beaucoup de temps pour m’ennuyer à ce que l’on m’a dit mais j’espère sincèrement que tu va me rejoindre très vite car nous ne nous sommes jamais quitter pour un temps aussi long et je ne sais pas combien de temps je vais résister sans toi à mes cotés mon chéri.
Sonia avait été marié une première fois mais ce n’avait pas été un mariage heureux bien au contraire, pendant les deux ans qu’elle avait vécu avec son premier mari il n’avait cessé de la battre et de la tromper, elle pensait ne plus jamais pouvoir faire confiance en un homme et c’est lors d’un de ces innombrables visites aux urgences qu’elle avait rencontré celui qui allait lui redonner confiance en la vie mais aussi en l’amour. Elle se rendait compte à quel point il l’aimait et à quel point il devait souffrir en ce moment même et elle s’en voulait de devoir lui faire subir tout cela mais ce n’était que temporaire songea-t-elle, ils seraient bientôt à nouveau réunis et cela pour toujours. Mais pour l’instant ils avaient toute la nuit pour s’aimer et la force du désespoir était si intense qu’ils firent l’amour d’une façon qu’aucun des deux ne pourrait plus jamais oublier.
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